Samedi 17 septembre 2005

Essaouira - Bruxelles

3000 km... en bus.

 

 

 

 

Pendant le mois qui suit mon arrivée à Essaouira,  je n'ai pas touché mon vélo.
Lui, qui était habitué aux grands espaces, aux longues étapes et aux courses folles le longs de routes de tous gabarits, est resté pendant un mois, comme orphelin et triste, dans le couloir de l'appartement que nous avions loué.

Moi-même, je me suis transformé en simple touriste, noyé dans la masse des milliers d'estivants qui envahissent la ville durant les mois d'été.

 


Un mois de farniente, entrecoupé quand même de l'une ou l'autre escapade à Marrakech, le long du littoral ou à la campagne.

Quelques jours à la campagne, dans une petite maison-ferme, perdue au milieu des arganiers.


A Essaouira, je reprends bien vite les quelques kilos perdus sur la route...

Mais toutes les bonnes choses ont une fin et il faut penser à réserver mon bus pour le retour...
Bonnes nouvelles à la CTM (société de transport marocaine qui représente Euroline au Maroc): ils ont augmenté sensiblement les limites en poids des bagages.
J'ai droit à 50kg!

Il ne me reste plus qu'à démonter et emballer mon vélo.
La  roue arrière et le contenu de mes saccoches rempliront une grande valise.


Je démonte tous les accessoires du vélo et les range dans le cadre. La roue avant est démontée et fixée, comme tout le reste, avec du scotch.
Des cartons de récupération serviront à emballer le tout.


Je ménage une sorte de poignée qui me permettra de porter le vélo lors du passsage du détroit. En effet, depuis quelques années, les bus sont
tenus de passer la douane en étant complètement vides. Les passagers se retrouvent donc avec leurs bagages sur le bâteau... Cette perspective ne m'enchante guère, mais je n'ai pas le choix. Bah! Ce ne sera qu'un mauvais moment à passer... à ce moment, je suis loin d'imaginer à quel point!

Le départ à lieu à minuit de la gare routière d' Essaouira. Nous avons des billets avec des sièges numérotés... Mais comme plusieurs billets comportent le même numéro, personne ne s'assied sur le siège qui lui ést dévolu.
Je m'installe donc, logiquement, sur le siège 21 puisque mon billet porte le numéro 19 et que le siège 19 est inutilisable car complètement défoncé et détaché de son support...

Demain matin, je serai, Inch Allah comme on dit ici, à Casablanca.

Dès mon arrivée à Casa, je dépose ma valise et le vélo à la consigne de la gare routière CTM, près de laquelle j'était passé il y a un mois.
J'apprends alors que
le départ du bus qui va me ramener en Belgique se fera d'une autre gare routière, située en dehors de la ville!

Avec les 40 kg de bagages que je transporte, cela va être coton...
Je passe ma journée à me balader dans Casa et je me retrouve devant la grande mosquée.
Je me rappelle avec nostalgie mon passage ici avec mon vélo, c'était il y a un... non, c'était hier!

Vers 17h, je règle le problème de mon transfert vers l'autre gare routière. Les 3 premiers taxis ne veulent pas mettre leur compteur en marche. Ils trouvent que j'ai trop de bagages.
Comme je ne veux pas me faire rouler dans la farine, je quitte la gare et j'arrête un taxi en maraude. Je lui explique le problème... Il est d'accord de mettre son compteur.
On fixe la valise dans le porte bagage dont sont équipés tous les taxis au Maroc, tandis que le vélo se retrouve sur le siège arrière.
En chemin , on parle
des arnaques perpétrées sans vergogne par les taxis autours des gares routières. Ils profitent de la crédulité des gens qui ne connaissent pas la ville pour en tirer un maximum de pognon.
Mon chauffeur est bien sympathique, il m'aide à décharger et je le gratifie d'un bon pourboire.
Finalement, j'ai payé à peu près la même chose que me demandaient les autres. Mais ici, je l'ai fait volontairement, en récompence d'un service rendu, et j'aime mieux cela!
Mon bus est prévu pour 23h. A 17h30, il y a déjà des gens qui font la file.
13 bus partent d'ici ce soir! Destination: Paris, Lyon, Bruxelles, Anvers et Amsterdam.
Je dépose mes bagages dans la file et vais m'assoir dans la grande tente caidale qui sert de salle d'attente.
Les bus arrivent petit à petit et se garent dans la grande cours. Beaucoup arrivent directement d'Europe. Ils repartiront avant que leur moteur ne soit refroidi!
Enregistrement des bagages et distribution des places. J'ai le siège 3. C'est bien, c'est à l'avant. Pour un aussi long trajet, c'est appréciable.
Nous partons comme prévu, c'est à dire avec une heure de retard. Notre chauffeur nous annonce alors que ce bus ne va pas jusque Bruxelles. Il s'arrête à Tanger. Nous trouverons un autre bus, espagnol celui-là, de l'autre côté du détroit...
Décidément, la CTM et Euroline ne sont plus ce qu'ils étaient...
Les villes défilent: Mohamédia, Témara (j'ai une pensée émue pour le camping des Sablettes: voir étape 29), Rabat, Moulay-Bouselham, Larache! Déjà, ce sont des souvenirs.

A Larache, nous nous arrêtons sur l'aire de repos où j'avais passé une nuit à l'aller.
C'est en fait un arrêt obligatoire. Tous les bus sont déviés par la police à cet endroit. C'est ici qu'ont lieu
les formalités de sortie du Maroc.
Ils font cela pour désengorger la douane de Tanger. Nous donnons les passeports qui se retrouvent dans un sac en plastique, entre les mains du chauffeur.
Il revient un peu plus tard en expliquant que nous avons le choix: soit on fait la file comme tout le monde et on recoit nos passeports dans deux ou trois heures, Inch Allah bien sûr,... ou alors, on paye un policier, et on les reçoit dans 1/2 heure.
Les passagers discutent en arabe (je suis le seul européen du bus), je me doute bien quelle solution ils vont choisir.
Effectivement, une heure plus tard, les passeports reviennent, tamponnés.
Un passager fait la collecte pour les oeuvres de la police... je refuse de payer, je n'ai jamais payé pour ce genre de chose. Ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer.
Les billets et les pièces s'entassent dans un petit sac qui aboutit comme par magie dans la poche du policier.
Ce dernier, ravi, monte alors dans le bus, et nous souhaite bon voyage!

Mon voisin de siège avec lequel je sympathiserai par la suite habite Liège. Il m'explique que j'ai eu raison de ne pas payer.
Mais que, pour les marocains, il est normal de payer pour passer.
"Toi, tu es touriste. Tu peux tout faire. Mais nous... on doit payer!"

Nous reprenons la route. Pas pour longtemps. Quelques dizaines de kilomètres plus loin, à Asilah, nouvel arrêt obligatoire.
Le chauffeur commence à en avoir marre. C'est la première fois qu'il fait cette ligne. A l'entendre, ce sera la dernière.

De 30 à 40 bus sont parqués sur une immence aire de repos.
Ici, on passe la douane! Les bus sont entièrement vidés de tous les bagages. Des douaniers, accompagnés de mécaniciens en bleu de travail entreprennent alors une fouille minutieuse des véhicules.
Ils sont à la recherche de drogue et surtout d'éventuels passagers clandestins.
Le grand responsable de la douane supervise les opérations. Ici, pas question de passe droit. Notre chauffeur a beau lui expliquer que notre bus ne passe pas le détroit, rien à faire. Il faut attendre
"La procédure, c'est la procédure!".

A un certain moment, un attroupement se forme autour de l'avant du bus qui nous précède. Les mécaniciens entreprennent le démontage systématique de toutes les tôles de garniture...
Ils en sont aux passages des roues. Une rumeur va en s'emplifiant. Là, derrière la roue, à l'abri (?) d'une tôle,
un jeune garçon est découvert. Sale, cheveux hirsutes, ses vêtements en lambeaux, il est extrait de sa cache et emmené par les flics.
La même opération sur le côté droit donnera le même résultat.
Un deuxième candidat à l'émigration est découvert.

C'est la première fois que j'assiste à une telle chose.
Je suis scié! Qu'est-ce qui peut bien pousser ces jeunes gens à quitter leur pays pour venir vivre en Europe, à n'importe quel prix, même comme clandestin, même...
Il faut vraiment ne plus rien avoir à perdre pour entreprendre un tel voyage.
Mais vers quel Eldorado pensent-ils partir? Combien d'entre'eux arrivent-ils à passer, pour combien de morts? Que vont devenir ces deux là? Qui sont les salauds qui profitent de ce trafic? Combien le chauffeur de ce bus a dû payer pour repartir ainsi sans être inquiété?
Autant de questions sans réponse en ce petit matin sur le bord de la route à Asilah...

Evidemment la découverte (la prise dirait la police) de ces deux pauvres garçons va ralentir considérablement notre progression...
Les fouilles se feront encore plus minutieuses, et nous mettrons 6 heures (!) pour nous en sortir.
C'est en convoi de 3 bus, encadrés par des motards, toutes sirènes hurlantes, que nous allons parcourir les 40 derniers kilomètres qui nous séparent de Tanger. Avec notre escorte, nous roulons très vite. Toujours sur la bande de gauche. Les voitures se rangent, nous grillons une bonnes dizaines de feux rouges. Nous traversons la ville et ses faubourgs. Nous entrons en trombe dans le port, passons la douane sans même ralentir, et nous nous retrouvons au pied de la passerelle du bâteau.

Ah, la passerelle du bâteau!... Imaginez une rampe de 2m de large, 50m de long, en pente, qui aboutit à une porte qui fait 1.20 m à tout casser.
Evidemment, nous ne sommes pas seuls... les passagers des autres bus sont là aussi. D'autres nous rejoignent... Nous sommes un bon millier à vouloir embarquer.
Chacun porte ses bagages, il y a donc aussi au bas mot deux mille valises.
Deux cent personnes font la queue: jusque là, c'est normal. Mais les huit cents autres essayent tous de passer le premier! Ils enjambent les ballustrades, s'acrochent au grilles de la passerelle, lancent leurs bagages au-dessus des autres passagers, bousculent, piétinent, écrasent...

Il fait 35° à l'ombre... et nous sommes au soleil.
Il y eut des évanouissements, des bagares, des valises ont explosés, une femme a eu une crise de nerfs, des noms d'oiseaux ont fusés. Le mot "sauvages" revenait souvent... Je connais maintenant des tas d'injures: en arabe, en berbère, en espagnol, en néerlandais, en allemand, en anglais... Vous comprendrez que je ne donne pas plus de détails sur ces pénibles moments...

Une fois à bord, évidemment, plus une place assise...
Je me couche dans un couloir. Il est 14h, cela fait deux nuits que je n'ai pas fermé l'oeil...

A l'arrivée en Espagne, il faut ressortir du bâteau, par la même porte!
Nous nous retrouvons donc tous dans le garage du ferry, avec les mêmes 800 passagers qui tentent toujours de passer avant les autres... et les deux cents autres, dont je suis, qui observent, médusés,
la deuxième bataille rangée pour la porte.
Cette fois nous sommes à l'ombre, soit, mais dans une chaleur étouffante et une odeur de gaz d'échappement et de mazout chaud qui émmane de la salle des machines, et dont seuls les bâteaux ont le secret. Plusieurs enfants vomissent, deux femmes se battent devant la porte...
Nous en profitons pour approfondir notre connaissance des mots orduriers.

Nous  finissons quand même par atterrir devant la douane espagnole...
Je laisse mes compagnons d'infortune faire la file devant les 2 guichets marqués "non EU" et je me précipite sur celui marqué "EU" où nous sommes moins d'une dizaine.

J'avale une Cerveza bien fraîche, et vais rejoindre le car marqué "Bruxelles". Il sont plus de cinquante bus à attendre ici leurs passagers.
Je charge mon vélo, en demandant au chauffeur d'éviter de trop le coincer...
Les derniers passagers pour Bruxelles arrivent, et vers 16h, nous pouvons nous mettre en route.

Maintenant, les kilomètres défilent à toute allure. Nous traversons l'Andalousie. Déjà voici Grenade.
Nous nous arrêtons toutes les quatres heures environ. On se dégourdit un peu les jambes, on se restaure, et on repart aussitôt.

Voilà Madrid, puis le Pays-Basque... A Vittoria, on fait le plein et un nouveau chauffeur prend le relais.

Nous voici en France: Bayonne, les Landes. Je repense avec nostalgie à mes petites routes tranquilles. Mes étapes défilent, comme un film qu'on repasse à l'envers.
Bordeaux, où un nouveau chauffeur embarque.
Angoulême, Tours, La Loire,
Paris.
A Lille, nous débarquons quelques passagers. Nous repartons aussitôt vers Bruxelles. 

Terminus: gare du Midi: 03h du matin.

 

 

 

 

Hier...

Par Michel - Publié dans : Etapes au Maroc
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